Jules Spinatsch, le photographe qui se méfie des clichés

Le photographe grison consacre sa carrière à interroger la production et la lecture des images. Au Forum de Davos, il a retourné la caméra de surveillance contre les surveillants. Dans les Alpes, il confronte le mythe alpin à l’ère du «fun park». Un portrait.

Série de photographies «Asynchron, épisodes sur les technologies nucléaires I-X 2013», «Asynchron I, Mirage rouge (1958)». Courtesy Galerie Luciano Fasciati, Coire.

Ne pas se laisser instrumentaliser par les images, ne pas non plus manipuler celui qui regarde une photo. Telle pourrait être l’une des devises du photographe grison Jules Spinatsch, pour qui la qualité d’une photographie se mesure à son ambiguïté. «Je ne veux pas qu’on me dise ce que je devrais voir exactement dans une image, ni même ce que je devrais ne pas y voir, sinon c’est une insulte», dit l’artiste.

Nous le retrouvons installé sur la terrasse du restaurant Fédéral, juste en face du palais éponyme. En ce mois de mai, le Zurichois d’adoption est venu participer au lancement d’un concours pour décorer la longue salle oblique située en dessous du couloir des pas perdus – où élus, lobbyistes et journalistes, se rencontrent. «C’est la première fois que l’art contemporain est invité à l’intérieur du Palais fédéral», se réjouit le photographe, qui en profite pour se moquer d’une histoire de palmiers retirés de la salle des pas perdus à la demande de parlementaires, UDC dit-il, au motif que ces plantes n’étaient pas suisses.

Ironie et mise à distance

L’ironie et la mise en perspective: voilà deux des ressorts de la photographie de Jules Spinatsch, qui allie dans son travail la précision d’un ingénieur à l’analyse méfiante d’un journaliste. Dans «Temporary Discomfort», primé meilleur livre de photographie documentaire à Arles en 2005, Jules Spinatsch a exploré la politique sous l’angle de la surveillance. Pour réaliser cette vaste étude, il s’est rendu successivement aux G8 de Gênes et d’Evian, à l’édition new-yorkaise du Forum de Davos en 2002 – événement déplacé dans cette ville en hommage aux victimes des attentats du 11 septembre 2001 – et au Forum de Davos de 2003.

La partie alpine de cet essai photographique se déroule dans une ville de Davos protégée des altermondialistes, suivant un plan mis en place par Peter Arbenz, ancien monsieur Asile, lequel avait préconisé des espaces de dialogue avec les anti-WEF. Jules Spinatsch zigzague entre les cinq palaces de la ville d’altitude et cadre des chauffeurs et des gardes du corps. Positionné sur les pistes de la station avec un objectif de 1200 mm, il photographie le Centre des congrès de Davos, épicentre du Forum. Dans d’autres cas, il adopte une distance moyenne au sujet et photographie des éléments de la ville au trépied. «Ces images ne sont pas plus vraies que d’autres, mais elles offrent trois perspectives, donc trois visions d’une même chose. Cela apporte de la profondeur et permet de ne pas être instrumentalisé par la police, ni par les altermondialistes», dit l’artiste.

«Une image n’est rien sans son contexte»

Sur les photographies nocturnes de la station, on découvre des lieux éclairés par des spots: des chalets, une piste de ski de fond et aussi le Centre des congrès. Dans ce contexte de surveillance, la lumière rend les éléments les plus anodins suspects. «Une image seule n’est rien. Il faut un contexte, une audience, une légende», souligne l’artiste de 52 ans, qui prend comme exemple le fameux cliché de Robert Capa pris durant le Débarquement. «L’accès au négatif n’est pas ouvert. Donc, si on se rendait compte qu’on avait sensiblement trois fois la même image sur le film, il n’y aurait plus de moment décisif. Le moment qui compte serait celui où le photographe presse sur l’obturateur», lance Spinatsch.

De ses années d’apprentissage à Davos chez un réparateur radio-TV et de son École d’ingénieurs à Buchs, l’homme a conservé un goût marqué pour la technique, qu’il utilise pour questionner la photographie. Balayer un champ de vision des heures durant pour capturer des images en continu, tel est le dispositif mis en place par le photographe dans plusieurs lieux, à commencer par le Forum de Davos. Sur l’une de ces images panoramiques, 1740 images ont été enregistrées de 13 h 56 à 17 h 15, le 25 janvier 2003. Tout y respire le calme. Il s’avère que l’après-midi en question aurait dû voir se dérouler sur cet espace une manifestation d’altermondialistes. En fait, la majorité a été bloquée à la station de train de Küblis par des membres du Black Bloc. Sur l’une de ces photographies, un homme solitaire brandit un panneau.

10 008 images pour évoquer le bal de l’Opéra à Vienne

Que dit ce panorama? Il aurait suffi que ce manifestant passe quelques secondes plus tard pour que la scène entière soit vide de tout protestataire. «La caméra suit son propre rythme. C’est un mélange entre contrôler et ne pas contrôler ce qui se passe. Chaque image est documentaire et précise, mais ce qui s’y passe est le fruit du hasard. Ce qui fait qu’essayer d’interpréter cela tient de la spéculation», démontre le Grison. L’homme a repris cette idée pour évoquer une soirée phare de la vie viennoise, le bal de l’Opéra, d’où ont été tirées 71 images – sur 10 008 prises du soir au matin – d’une beauté rehaussée par leur caractère aléatoire.

Autre travail de longue haleine: une série en six chapitres consacrée à l’énergie atomique, nommée «Asynchronus I-X». L’un des volets s’est déroulé dans la centrale nucléaire autrichienne de Zwentendorf, dont le lancement fut stoppé en 1978, alors qu’elle était prête à démarrer. L’artiste a fait descendre une caméra dans le réacteur en 20 minutes, réalisant par l’image ce qui aurait dû être le parcours du combustible nucléaire. Autre sujet de cette série, l’iconographie développée autour des Mirage, ces jets que l’armée suisse voulait voir équipés pour transporter des bombes atomiques jusqu’à Moscou. Les images de l’artiste visent à «désinterpréter le matériel didactique original, ses photos, ses présentations, utilisés pour promouvoir la technologie nucléaire».

Dans «Snow Management Complex», paru en 2014, l’artiste suisse explore la montagne éclairée par des ratracks et montre la géographie modifiée par les lacs artificiels, nécessaires aux canons à neige. Les Alpes y sont transformées en parc d’attraction. Dans le même livre, le photographe propose une sélection de cartes postales imprimées à partir de 1897, année qui consacre la naissance des sports d’hiver et l’utilisation des cartes pour promouvoir ces destinations. Est-il nostalgique? «Mon propos n’est pas de juger», tranche le Grison. Petit, Jules Spinatsch a vécu perché à 2590 mètres d’altitude, dans le restaurant panoramique Jakobshorn géré par ses parents. «La nuit, je collais mon nez contre les vitres du restaurant. Je regardais les lumières de Davos qui scintillaient dans la nuit», se souvient-il. C’est peut-être durant ces moments de solitude que le garçon a forgé son goût pour cette vision photographique, empreinte de distance.

Jules Spinatsch est né à Davos en 1964. Il a étudié à l’ICP New York en 1993/1994. Le livre de photographie documentaire «Temporary Discomfort» est primé à Arles en 2005. Dix ans plus tard, en 2015, le Photo Festival Mannheim/Ludwigsburg/Heidelberg lui offre sept lieux d’exposition.

 

 

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