Valaisan aux racines italo-turques

Au lieu d’être avocat à Lausanne, Jean-Luc Benoziglio est devenu un représentant très populaire du «Nouveau roman» parisien.

«J’aurais pu rester à Lausanne à la fin de mes études de droit et y passer ma vie comme avocat. Le cours de l’Histoire n’en aurait pas été différent.» C’est ce que déclarait en 2012 Jean-Luc Benoziglio à un journaliste, un an avant son décès. Il n’est pas resté à Lausanne; il a passé presque toute sa vie à Paris et a compté, en tant qu’écrivain, parmi les représentants du «Nouveau roman». Une forme d’écriture dont se réclamaient ses premiers romans «Quelqu’un bis est mort», «Le Midship», «La Boîte noire», «Béno s’en va-t-en guerre» et «L’Écrivain fantôme», publiés entre 1972 et 1978. Des ouvrages qui, malgré une habileté stupéfiante, ne trouvèrent écho que dans les cercles d’initiés.

Quand son sixième roman «Cabinet portrait» paraît en 1980 (la traduction allemande «Porträt-Sitzung» paraît en 1990), Benoziglio écrit sur la jaquette: «Victime de la pression insidieuse qui a été exercée contre lui, l’auteur nous livre enfin son sixième roman, avec des phrases courtes, des parenthèses rares, des paragraphes nombreux et des signes de ponctuation à peu près bien placés, le tout au service d’une histoire d’une simplicité biblique, romanesque.» La nouvelle orientation porte ses fruits: l’histoire d’un auteur quitté par sa femme, niché dans une arrière-chambre minable et à la recherche de son passé dans une encyclopédie en plusieurs volumes – en somme un livre insidieux et plein d’humour qui ne dit pas vraiment adieu au «Nouveau roman», mais offre à Benoziglio le Prix Médicis. Le fait le plus étonnant est que pour la première fois, l’auteur timide livre avec cet ouvrage des éléments essentiels de son passé.

Il naît le 19 novembre 1941 à Monthey (VS). Il est le fils de Nissim Beno, psychiatre juif immigré originaire de Turquie, et d’une mère italienne à l’éducation catholique stricte. Après des études de droit, il devient lecteur de maison d’édition pour de nombreuses maisons d’éditions parisiennes prestigieuses, parmi lesquelles les Éditions du Seuil qui publient quinze de ses ouvrages dans sa série avant-gardiste «Fiction & Cie».

La Suisse et la judéité

Installé depuis longtemps en France, Benoziglio n’oublie ni la Suisse, ni ses origines juives. «On ne vit pas les 25 premières années de sa vie dans un pays, un canton, une ville, sans en être profondément marqué», explique-t-il un jour.

Le génocide des juifs est également un thème récurrent, même s’il sait surprendre en l’abordant toujours depuis une perspective nouvelle. Dans «Le jour où naquit Kary Karinaky» (1986), ont lieu simultanément, à l’apogée de la crise de Cuba, des réunions à la Maison-Blanche, au Kremlin et dans une école parisienne où se joue le destin de Kary, une élève aux résultats médiocres. «Peinture au pistolet» (1993) traite sur un ton provocateur de la politique de la Suisse à l’égard des réfugiés entre 1939 et 1945, et des émeutes parisiennes de mai 1968. «Le feu au lac» (1998) est un souvenir littéraire bouleversant de l’Holocauste, tandis que dans «La pyramide ronde» (2001), naît sous la plume de l’écrivain un pharaon égyptien despotique. Le dernier livre de Benoziglio nous ramène finalement en Suisse: «Louis Capet, suite et fin» (2005). Il part de l’idée que la Convention ne condamne pas, en 1793, Louis XVI à la guillotine mais à l’exil vers la Suisse. L’ancien roi, dès lors connu sous le nom bourgeois de Louis Capet, est tout de même rattrapé par la mort qui devait être la sienne: si son cou n’a pas été tranché, il se brise les vertèbres cervicales en tombant dans un escalier.

 

charles linsmayer est spécialiste en littérature et journaliste à Zurich

 

«Pour moi, l’écriture naît de l’écriture, par l’association des idées et des mots. J’aime me surprendre moi-même. Quel autre plaisir pourrait-il y avoir à écrire? Certaines idées ne me viennent qu’une dizaine de secondes avant de les coucher sur le papier. Et quand je me relis, j’ai plutôt tendance à supprimer qu’à rajouter.»

(Interview pour «Le Temps», 16 avril 2005)

Bibliographie: Presque tous les livres mentionnés sont publiés aux Editions du Seuil à Paris.

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