Le pessimiste et l’utopiste

«Cette nuit, les morts dansent avec nous.» «Lorsque tu te sens étranger chez toi, il te tarde de pouvoir repartir.» Voici ce qu’est capable de dire le mari de ce couple de jeunes retraités de condition modeste qui se rend en Engadine avec sa femme car ils ont gagné le premier prix à la tombola du village: un séjour de quelques jours dans un hôtel cinq étoiles. Le lecteur accompagne ce couple disparate au fil des 47 scènes qui se déroulent dans et autour de l’hôtel. Il porte constamment un sac plastique d’où il sort aussi bien une lampe de poche que du chocolat et il a toujours envie de manger. Elle, en revanche, veut croquer la vie à pleines dents. Ce râleur notoire échafaude des fantasmes sur la mort et le décès d’amis. Elle, qui porte fièrement une robe scintillante, n’a pas fini de découvrir le monde. Son séjour dans cet hôtel de luxe sera-t-il une cure de bien-être ou un cauchemar empreint d’idées noires?

Les différentes scènes se lisent telles les didascalies d’une étrange pièce de théâtre où les deux protagonistes entretiennent un dialogue de sourds. Lui, le pessimiste, elle, l’utopiste. Ils sont des plus mal assortis mais se traitent avec respect et amour. Du haut de leur presque 30 ans de vie commune, ils restent totalement étrangers l’un à l’autre. Le lecteur s’attache à ces personnages sans prénoms décrits de manière caricaturale. Les situations oscillent entre le tragique et le comique, ce qui rend la lecture légère. Le regard de l’auteur est certes focalisé sur les dialogues mais, telle une caméra, il se déploie aussi régulièrement sur l’environnement. Les conversations – qui ne sont pas de vrais échanges – du couple de retraités sont truffées d’expressions dialectales suisses. Il sera intéressant de voir comment elles pourront être traduites.

Arno Camenisch ose s’attaquer à de grands thèmes comme la mort mais ne va pas toujours jusqu’au bout. On aurait apprécié qu’il approfondisse plus mais le livre n’en est pas moins haletant. Né en 1978 dans les Grisons, l’auteur écrit en allemand et en romanche. Il a enseigné à l’École suisse à Madrid puis étudié à l’Institut littéraire suisse à Bienne, où il vit aujourd’hui. Les médias le présentent volontiers comme la jeune star de la littérature suisse. Il a reçu plusieurs prix pour ses œuvres. «Sez Ner» ou «Derrière la gare» ont été traduits en français, italien, anglais, néerlandais, espagnol, hongrois, etc. Si vous avez la chance d’assister à une lecture de l’auteur, vous profiterez également de ses talents d’acteur.

Arno Camenisch:

«Die Kur»; éditions Engeler, Soleure, 2015; 96 pages; CHF 25.–; env. EUR 19.–.

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