Le conte de la dernière pensée

Edgar Hilsenrath «Le Conte de la dernière pensée», traduction Bernard Kreiss, 560 pages, éditions Le Tripode. EUR 24.–

«Le conte de dernière pensée», d’Edgar Hilsenrath, a été réédité en français et accueilli en France par des critiques dithyrambiques. A juste titre ! L’auteur, juif allemand né à Leipzig en 1926, a écrit un roman en forme de conte, allusion au fait que la plupart de ceux qui ont vécu les événements de 1915 en Turquie ne sont plus là pour les raconter. Alors qu’il vit ses derniers moments sur terre, l’Arménien Thomva Khatisian, 73 ans, est visité par Meddah, un conteur qui va lui raconter son histoire, tragique, commencée cette année-là.

Edgar Hilsenrath usant du grotesque et de l’humour, restitue dans ce récit la vie des Arméniens de Turquie avant le cataclysme de 1915. Nous sommes dans un village de l’Anatolie, immergés dans la vie de la communauté arménienne. Les hauteurs sont contrôlées par les Kurdes, auxquels les Arméniens paient des impôts pour éviter le kidnapping de leurs filles. Dans les villes, les artisans arméniens sont connus pour leur habileté. Si bien qu’après les massacres, nombreux seront les Turcs à déplorer leur disparition. Où est le tailleur ? Où est l’épicier? Comme les Juifs en Allemagne, les Arméniens vont servir de boucs émissaires. Dans les villes, les villages, la peur des massacres – du «tebk» – rôde. Edgar Hilsenrath montre la vulnérabilité de cette population, chrétienne, qui n’a pas le droit de porter arme. Quand l’Etat turc donnera le signal de la déportation, les Arméniens seront totalement à la merci de la puissance publique.

Comme dans ses autres romans, «Le conte de la dernière pensée» ne décrit pas un monde en noir et blanc. Des Turcs se porteront au secours de leurs compatriotes Arméniens. La population est aussi prise en tenaille par un Etat qui instrumentalise les peurs – celle d’une cinquième colonne arménienne accusée de pactiser avec les Russes. Le roman est violent : des femmes enceintes y sont assoiffées, conduites dans des marches sans fin vers les déserts de la Mésopotamie. Mais il est aussi prodigieusement vivant, dans le sens où il ressuscite avec un profond amour la vie de la communauté arménienne avant le cataclysme. «Le Hayastan ? Là où les montagnes touchent les nuages (...) Où l’on trouvait des brebis à queue grasse, de la viande de mouton et du yoghourt. Tu te rappelles ce yoghourt que grand-mère appelait madsoun ? (...) » Ainsi va le conte récité à Thomva Khatisian juste avant sa mort.

Stéphane Herzog

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