Franz Weber ou le rêve d’une Suisse intacte

Dans sa villa de Clarens, au bord du Léman, Franz Weber, personnalité majeure et atypique de la Suisse,

revient sur sa vie, dédiée au «beau et au bien-être de la nature, des hommes et des animaux.»

Franz Weber dans sa maison à Clarens

Pour sauver l’hôtel Giessbach qui date de la Belle Époque, Franz Weber a créé en 1983 la «Fondation Giessbach au peuple suisse»

Franz Weber fait partie du paysage suisse depuis un demi-siècle. Les bébés phoques, et leur reproduction en laine synthétique sous la forme de peluches miniatures (une idée de Judith Weber, la femme de Franz), font partie de la mémoire des enfants de la Génération X. Eux, et leurs parents, se souviennent des images TV de Brigitte Bardot embrassant un bébé phoque sur la banquise. C’était en 1977. 

A l’hôtel de Giessbach, sur les rives escarpées du lac de Brienz, on dit merci à Franz Weber d’avoir agi pour sa sauvegarde. Le lac cristallin. Les bateaux Belle Époque. Le funiculaire qui grimpe à l’hôtel. Voilà la Suisse qui a toujours fait vibrer l’illustre bâlois et que les Suisses se réjouissent de retrouver «intacte». En Valais, l’ombre de Weber plane au-dessus des villages et les citadins en vadrouille sur ces terres ressentent de l’empathie et de l’admiration pour cet homme aspergé de purin dans le val d’Anniviers alors qu’il battait la campagne pour protéger cet espace des promoteurs. «Je préfère le purin au béton», a-t-il joliment commenté par la suite au sujet de cet événement. Plus tard, des Anniviards l’ont remercié de son action, relate René Langel dans une biographie parue en 2004*. Les Valaisans le feront-ils aussi pour avoir décidé les Suisses à limiter la construction de résidences secondaires dans leurs vallées en 2012 ? Le temps le dira. 

«Un autocrate, mais dans le bon sens»

Aller à la rencontre de Franz Weber dans sa belle maison de Clarens, nichée à deux pas du Léman, c’est comme aller saluer un héros, un mythe. « Monsieur Weber, êtes-vous un héros ?», avons-nous demandé à ce monsieur de 87 ans qui nous a reçu dans une petite salle à manger silencieuse aux parois ornées de gravures. «Je ne pense pas à moi en ces termes. Nous pouvons tous être des héros à des moments donnés», dit dans un sourire un peu lointain le fondateur d’Helvetia Nostra, dont le dernier combat – une troisième votation pour verrouiller les constructions sur les coteaux du Lavaux — a été un échec. L’acceptation par le souverain d’un contre-projet permet de relativiser cette défaite, «mais ce texte, en ce qu’il est un compromis, reste dangereux, car il donne l’illusion d’une bonne protection», estime Judith Weber. Gracile, charmante, choisissant ses mots avec grand soin, elle décrit son Franz comme un solitaire, têtu. «Il se comporte en autocrate, mais dans le bon sens, sourit-elle. Franz n’est pas fait pour s’entourer de beaucoup de personnes avec qui travailler. Il dit ce qu’il faut faire et les gens suivent ou non.» Elle n’a pas toujours été d’accord avec lui, mais au final l’œuvre de son mari, qui englobe sa propre vie et celle de sa fille Vera, laquelle a repris le flambeau, la ravit profondément. 

Franz Weber, comme Winkelried et Guillaume Tell, mais peut-être aussi Christoph Blocher, dont il pense plutôt du bien, ne connaît pas la peur et ignore la voie du milieu. «Il a souvent été appelé à l’aide par des gens peureux, raconte sa femme. Mais quand il leur parle, on les voit changer et marcher sur des nuages, comme imbibés de courage.» Judith se remémore deux grands combats: la défense du site de Delphes contre un projet industriel et la campagne pour le sauvetage de la forêt alluviale de Hainbourg sur le Danube, en Autriche (dans les années 1970 et 1980).

Il a toujours dit non

A Surlej, Sempach, au Lavaux; à Crans-Montana, Ouchy et dans le Simmental; dans le Jura, l’Ardèche et la Provence ; en Australie ou au Togo, Franz Weber a toujours dit non. Non aux projets immobiliers déraisonnables et laids, non aux autoroutes à tout-va, non à des projets industriels sur des sites d’exception, non aux massacres d’animaux, aux hydravions, à la vivisection, non même à l’arbitraire, puisqu’il prit la défense d’un Afro-Américain – Carzell Moore – condamné à mort aux Etats-Unis sur la base d’un dossier apparemment bâclé. 

Dans la cosmogonie de Franz Weber, les méchants et les ressorts qui les agitent sont clairement désignés. «C’est le profit personnel qui pervertit les consciences et amène à la destruction de ce qui est beau», tranche-t-il. L’establishment et les promoteurs sont de mèche, pervertis par l’argent. Les politiques? Ils décident au-dessus du peuple et il faut les en empêcher. L’opinion publique sera juge contre les mafias et les petits arrangements.

D’où lui vient toute cette rage? Des prêches de son père, pasteur? De sa mère, disparue brutalement quand il avait dix ans? Franz Weber n’est pas très prolixe sur ce sujet et ne se reconnaît aucun modèle. Pour lui, l’amour du beau, de l’harmonie (entre bâti et nature), ainsi que la passion de défendre ces biens sont simplement innés. «Le véritable bien-être, c’est un beau paysage, des hommes et des animaux heureux», résume cet écologiste avant l’heure. Qui réfute tout attrait pour un dogme politique. «J’éclaire l’opinion publique sur ce qui risque d’être perdu. Je dis aux gens: <Regardez ce paysage, il est mille fois plus important que le profit destiné à quelques personnes seulement. Et c’est la majorité qui décide.>»

Émotion et intelligence

Invité au World Economic Forum en 1981, Franz Weber avait décliné ses convictions devant un parterre de décideurs médusés. Il parle (en substance) de l’économie des déchets et de l’obsolescence programmée, aborde les économies de fonctionnalité (proposant des voitures partageables), pourfend l’«agrochimie», défend le principe du pollueur-payeur. Il considère le paysage dans sa valeur à long terme, abordant la question du bien-être des hommes dans leur environnement, ce qui est la définition du développement durable. Il pense aussi en malthusien, puisqu’il estime que la cause majeure des problèmes de l’humanité est le surpeuplement. Penche-t-il du côté des initiatives visant à limiter l’afflux d’étrangers en Suisse? On peut le supposer. 

Sa force naît de l’alliance entre l’émotion et l’intelligence. Il est outré par ce qu’il voit et, pour avoir été journaliste, comprend parfaitement le fonctionnement des médias. «Je suis totalement sincère et désintéressé, dit-il, et je fonctionne avec les tripes.» Il regarde la nature, suisse en particulier, comme un élément sacré. L’Engadine des années 1960?? Le paradis sur terre. «La Suisse regorge de sites magistraux», répète Franz Weber, qui se dit subjugué par ses beautés. A partir de quand un paysage est-il arrivé à son terme? Quelle est la mesure de ce qui est beau? A ces questions, Franz Weber ne répond pas en théoricien. Ce qui est beau s’impose de soi-même. On lui demande s’il mange de la viande? «Uniquement quand je suis invité, jamais à la maison.»

Au-dessus du bruit du monde

Dans la grande maison de Clarens, conquise en son temps grâce aux gains du journalisme qu’il pratiqua à Paris, comme reporter mondain notamment, le temps semble s’être arrêté. Mais Franz Weber se dit prêt à repartir au combat et à «lutter jusqu’au dernier souffle.» Il fait volontiers visiter sa bibliothèque, mais d’ailleurs toute la maison est pleine de livres, dit Judith. On trouve notamment des ouvrages de Gottfried Keller, Sartre, Goethe, Nietzsche, lequel méditait sur un rocher perché au-dessus du village grison de Surlej. Franz montre aussi des exemplaires de la Voix des poètes, périodique qu’il dirigea avec sa compagne d’alors, la Parisienne Simone Chevallier. Picasso, Salvador Dali, Somerset Maugham, Jean Cocteau, Françoise Sagan, Georges Simenon, Georges Pompidou, Brigitte Bardot, Mélina Mercouri, Grace Kelly, Yves Montand, Jacques Brel, etc.: l’homme est un bottin mondain ouvert. «Mais avec le temps, on se sent un peu au-dessus du bruit du monde», dit-il dans un sourire timide, appelant sa femme à la rescousse pour qu’elle recouse, avec des dates et des faits, quelques bribes de cette existence romanesque. Malgré  l’âge,  Franz Weber n’a rien perdu de son habileté à jouer avec des symboles. Comme ce printemps passé à Berne, où, invité à discourir devant les fonctionnaires de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), l’homme enflamme une torche et la remet dans les mains de son directeur, Bruno Oberle, stupéfait. Présente, Rebekka Reichlin, ne cache pas avoir été émue par la prestation et la présence du vieux lion. «Sans Franz Weber, dit cette chargée d’information, beaucoup de choses n’auraient pas été possibles en Suisse, en particulier sur le plan de la protection du paysage.»René Langel, Franz Weber, L’homme aux victoires de l’impossible, Favre, 2004. 

Stéphane Herzog est rédacteur à la «Revue Suisse»  

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