
«Vu le K2 pour la première fois», note Jules Jacot Guillarmod le 18 juin 1902 dans son journal. «Imposant, suscitant un sentiment d’inquiétude mais aussi de bonheur.» Le jour suivant, le médecin et alpiniste neuchâtelois prend deux photos du Chogori, comme l’appellent les indigènes. Ce sont les premières photos du deuxième sommet le plus haut du monde, qui finiront pourtant par tomber dans l’oubli, tout comme le journal et les 12 000 autres clichés que Guillarmod a pris lors de ses voyages autour du monde avec son véra-scope, une technologie de photographie en relief en vogue à cette époque.
Autre alpiniste à compter parmi les témoins de la première expédition au K2: Aleister Crowley, occultiste et idole des hippies. Adulé par John Lennon et les Rolling Stones, cet Anglais a aussi laissé son empreinte dans tous les récits ultérieurs sur le K2. Ils reprennent le mythe que Crowley relate dans ses «Confessions» en 1922, selon lequel il aurait été dans cette expédition un génie entouré d’alpinistes médiocres. Il est avéré que Crowley était imprudent, impulsif, sans scrupules, arrogant et souvent asocial. On raconte qu’au cours de l’expédition, il aurait provoqué l’un de ses camarades en duel au pistolet.
Jules Jacot Guillarmod et ses performances au cours de cette expédition sont longtemps restés méconnus. Mais aujourd’hui, il entre dans l’histoire. Les petits-enfants de ce Neuchâtelois mort en 1925 ont œuvré pendant des années pour que l’héritage de leur grand-père devienne accessible au public. Ses photos sont aujourd’hui exposées au Musée de l’Élysée à Lausanne et Charlie Buffet, journaliste parisien spécialisé dans l’alpinisme, a raconté son histoire dans un livre intitulé «Jules Jacot Guillarmod. Pionnier du K2». L’ouvrage est admirable. Les photos de Guillarmod, qui ont pour sujet les montagnes, mais aussi les sherpas et les indigènes, sont empreintes de tact, de sensibilité et d’humanité. En outre, Charlie Buffet resitue l’audacieux projet d’une expédition dans l’Himalaya en 1900 dans le contexte de l’époque: il décrit le Paris du début du XXe siècle, où Guillarmod, féru de technique et avide de connaissances, rencontre l’avant-garde de l’alpinisme.
Le livre explique minutieusement ce qu’il s’est passé à l’époque sur le K2: l’ascension du glacier du Baltoro et les neuf camps du groupe. Le lecteur découvre les problèmes de santé des alpinistes: eczéma, migraine et fièvre, symptômes du mal aigu des montagnes. Guillarmod n’a de cesse de tout noter, méticuleusement. Le journaliste le compare à un entomologiste, autrement dit à un spécialiste des insectes, qui observe la vie au microscope.
Il est difficile d’imaginer que Guillarmod ait pu omettre un événement aussi dramatique qu’un duel. Pourtant, dans son journal, on ne trouve pas la moindre trace d’un conflit entre Crowley et un autre membre de l’expédition. C’est pourquoi Charlie Buffet pense que cette histoire relève de la pure invention, «comme presque tout ce que l’on raconte au sujet de Crowley sur le K2».
SERAINA GROSS
Charlie Buffet: «Jules Jacot Guillarmod, Pionier am K2» (en allemand), AS Verlag & Buchkonzept AG, Zurich 2012; 152 pages, env. CHF 52,– ou «Jules Jacot Guillarmod. Pionnier du K2» (en français), Slatkine Helvetica, Genève 2012; 160 pages; env. CHF 58,–.